i/O synopsis

Les avancées des biotechnologies feront-elles de nous les derniers spécimens humains issus de la génétique du hasard? Comment (re)penser notre éphémérité et notre devoir de passation à l’aune de ces transformations?

Face à l’ampleur grandissante des technologies visant à nous « améliorer », à refuser notre finitude et à reconsidérer ce qui nous précède et nous succède, Dominique Leclerc active un espace de réflexion intimiste et sensible, aux lisières du réel et de l’imaginaire.

Accompagnée par ses deux acolytes, Patrice Charbonneau-Brunelle et Jérémie Battaglia, elle construit, sur scène, une archive destinée aux humains de demain. Composée d’objets et de récits qui célèbrent notre fragilité et notre désuétude, ce legs sensible et ludique offre un pas de recul nécessaire face à la transformation de notre espèce.

L’autrice et metteuse en scène s’intéresse depuis plusieurs années aux espoirs, aux croyances et aux paradoxes générés par les techno-utopistes, tout en interrogeant notre capacité collective à encadrer ces nouveaux possibles.

Pièce de science-friction qui allie récit, autofiction et documentaire, i/O explore les fictions qui nous forment et façonnent notre être-au-monde.

Photo: Valérie Remise

Sommes-nous les dernières générations à affronter le deuil et la perte d’un être cher?

Comment (re)penser la reproduction, l’écologie, notre rapport à l’éphémérité, notre devoir de passation face aux transformations rapides que nous vivons?

i/O est un spectacle sur notre besoin de croyance.
Sur la liberté de reproduction, de lègue.

Sur la peur de disparaître.
Sur notre rapport à l’éphémérité, au deuil.
Sur la tentative d’habiter notre monde abimé sans sombrer dans la dystopie.

Une invitation aussi douce que franche à inventer d’autres futurs.

Jérémie Battaglia / Office national du film du Canada

MOT DE L’AUTRICE ET CO-METTEUSE EN SCÈNE, DOMINIQUE LECLERC

Input : les récits qui nous ont formé∙e∙s Ouput : les récits que nous formulons à notre tour

Me voici plongée depuis longtemps dans un univers où on réclame une liberté quasi totale quant au fait de modifier nos corps, notre cerveau, notre génétique, notre rapport à la mort. J’y avance depuis les tous débuts avec un immense souci de nuance. Je le dis souvent : c’est trop gros pour se placer au-dessus, trop gros pour balayer ça du revers de la main.

Malgré cette envie de mettre du gris partout, je constate avec désarroi que les cerveaux qui (re)pensent l’être humain de demain sont très similaires à ceux qui détiennent le pouvoir depuis toujours. En ce sens, en début de projet, je m’étais donnée pour défi d’intégrer le cercle de ces décideurs avec mon bagage, ma bonne foi et une envie profonde de résister aux utopies et aux dystopies. C’était bien parti. Jusqu’à ce que tout bascule. Sans grande surprise, la complexité des questions qui me préoccupaient jadis a été exacerbée par cette crise sanitaire que nous traversons toujours. Je me suis dit que j’avais besoin de plus de temps, que je n’avais pas la distance, je ne l’ai toujours pas d’ailleurs. Bref. J’ai figé comme beaucoup de créateur·trice·s autour de moi. Et quand j’ai voulu réintégrer cette mission, je me suis retrouvée en pleine science friction. C’est-à-dire que la réalité à laquelle mes proches et moi-même étions confronté·e·s s’est mise à se fracasser aux récits qu’on m’avait partagés auparavant. À l’inverse, certains instincts ont trouvé ancrage au fil du temps…

Comme ceci. Depuis peu, des algorithmes sélectionnent mes souvenirs. Sans avoir demandé quoi que ce soit, on me suggère maintenant ce dont je devrais me rappeler. J’observe avec fascination cette archive de mon existence se mettre en place. Et bien sûr, je cherche la faille…

Qu’est-ce qui leur manque?

À peu près la moitié de ma vie. Dans mon cas, c’est générationnel. Cinquante pourcent de mes souvenirs existent à travers des objets physiques ou dans ma tête.

À moins d’une catastrophe naturelle imminente, ces intelligences artificielles qui croient me connaître mieux que ma mère me survivront. Et pour le moment, je dis bien pour le moment, je ne veux pas qu’un∙e avatar ne prenne le relais de mon existence après ma mort. Car pour le moment, je dis bien pour le moment, pendant que tout va bien, je crois être en paix avec l’idée de mourir.

Je suis consciente que depuis vingt ans (exactement), je consens à ce que les milliers d’informations que je génère en ligne au quotidien ne m’appartiennent plus. Autrement dit, je consens un peu plus chaque jour à ne plus m’appartenir. J’assume.

Mais, après? Aurai-je un quelconque droit de regard sur ce que je veux laisser derrière moi?

Et si je souhaitais tout simplement disparaitre?

Aurais-je le droit de disparaitre?

Avec i/O, je revisite la notion de lègue, de rituel. C’est une invitation à célébrer notre imperfection et notre éphémérité – car qui sait si ces tares intrinsèques à notre espèce que tant de gens souhaitent enrayer, ne finiront pas par nous manquer un jour.

À cheval entre religion, science, philosophie, techno-utopisme, urgence environnementale, valorisation de la jeunesse, pression de la maternité, fictions et réalité, je me suis souvent perdue. Je me suis laissée inspirer par des voix qui ne sont pas en négation de notre destin technologique, mais qui englobent plusieurs notions oubliées par l’extrême rapidité de notre transformation.

En créant de nouveaux récits et en encourageant nos imaginaires, la philosophe Donna Haraway nous convie à répondre aux temps troubles que nous traversons en les habitant pleinement. « Habiter le trouble » : la seule posture qui me semble réaliste pour le moment. i/O est né de l’envie de répondre à cette invitation.

Dominique Leclerc

Photo: Valérie Remise

MOT DU CO-METTEUR EN SCÈNE, OLIVIER KEMEID RAPPELER LES MORTS AUX VIVANTS

Quand Dominique m’invite à mettre en scène avec elle i/O, mes seules connaissances sur le sujet des biotechnologies et du transhumanisme proviennent d’un spectacle de théâtre : Post humains, d’une certaine Dominique Leclerc… Pour le reste, zéro. C’est donc en tant qu’imposteur de première classe que j’accepte, plongeant dans cette aventure science-fictionnelle, documentée, réflexive, mais aussi profondément intime. Et tranquillement, au-delà des questions d’avenir, est apparu le passé : ce qui nous a construit, ce qui nous a formé, ce que nous avons reçu. Ah, sur ce terrain, j’étais davantage outillé! Car si je ne sais pas toujours où aller, au moins puis-je chercher à savoir d’où je viens… Dans ce devoir de passation, dans ce rappel d’une histoire à la fois intime et collective, nous nous sommes retrouvés, fragiles humaines et humains parmi tant d’autres, cherchant à rebâtir un fil que l’on perçoit trop souvent brisé. Oui, pour inventer un autre futur, il nous fallait bien recréer un passé. Peut-être pour mieux se libérer de certaines chaînes, tout en rappelant la beauté parfois des cycles, des continuités, des rituels. Ce faisant, accomplir ce qu’il y a de plus important au théâtre à mon sens : rappeler les morts aux vivants.

Olivier Kemeid

 

Photo: Valérie Remise